Strange Paths
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Message Gilgamesh Moderator le 19 Mars 2009 00:51

J'aimerais bien écrire une histoire courte pour décrire l'Arche par le biais de la nouvelle.

C'est un début. Est ce que le style vous plait ?

(version 12 )

L’histoire de Linen.

Cela se passa lors de troisième nuit de permanence de la compagnie ; il en restait encore douze à passer dans la station d’intervention et de sécurité. Le capteur appliqué sur l’immense paroi d’aluminium où la station se nichait, enregistra un faible choc. Un signal radio de détresse l’avait précédé. Alijaian, premier capitaine de quart, lut rapidement les deux lignes qui s’affichaient sur le cadran central; son poing déjà levé s’abattit sur le pupitre et déclencha le réveil. Linen et ses camarades de chambrée ouvrirent les yeux dans l’atmosphère rougie par le signal lumineux de l’alerte. Il retira la bague d’oreille qui l’avait réveillé. Il y avait cinq navettes dehors, laquelle était-ce ? Un coup de poing sur la poitrine et il se dégagea des sangles qui le maintenaient durant son sommeil pour se diriger en apesanteur vers la sortie, en slalomant autours des corps pesants et grognant des douze hommes et femmes. Personne ne parlait, ou seulement à voix basse. Personne ne commentait, on attendait juste de savoir. Dans le local des tenues, ils virent enfin l’alerte affichée. La N2 n’était plus sur son câble, elle avait déclenché ses propulseurs d’urgence pour s’extraire de la zone irradiée. Défaut dans le bouclier d’eau. Linen ferma les yeux. Pourquoi la N2, Annunakis ? Pourquoi avez-vous pris la N2 ? Dans le noir de ses pensées il les vit, les six dedans, tels qu’ils étaient la veille. Il y avait en général des survivants. Il y avait eu des survivants. Le mois dernier il y en avait eu. Alijaian distribua ses ordres.

- Tenue complète pour la première section, les autres à la cellule médicale. Pilote Halim, navette 8. Linen, copilote. Vous prenez les six autocivières. Le reste avec le médecin Holtz, Pilote Kelt et moi-même, navette 6. En haut dans dix minutes.

Linen tendit les bras vers son coin tenue et enfonça les bras le plus loin possible dans les manches du scaphandre. La tenue rigide se referma sur son dos dans un soupir. Il baissa la tête et bascula son casque tout en faisant machinalement tous les petits mouvements du corps appris à l’instruction afin d’éviter les plis dans la doublure. Il clipsa le casque sur sa nuque et tourna la tête pour chercher Halim des yeux de l’autre côté du vestiaire. Celui-ci l’avait déjà rejoint. Linen attrapa le regard qu’il fixait sur lui, dans les reflets de la visière, avant qu’Halim ne le prenne par l’épaule, doucement, avec la fermeté nécessaire pour accélérer le mouvement de son corps flottant. De son autre main, il lui tendit la plaquette de copilote. Il était plus âgé que lui, de cinq ans et c’était la troisième fois qu’il servait dans la station. Alijaian lui avait fait une fleur en le confiant à ce pilote. Mais Linen connaissait la vraie raison de le faire voyager à part du reste de la section.
Ils se glissèrent hors du vestiaire pour s’engager vers le quai des navettes. A travers la fenêtre du sas, Linen vit le corps oblongue et massif de l'engin attendre dans le vide, l’arrière connecté au sas, porte grande ouverte.

- Tu surveilles la fermeture de la portière et tu viens me rejoindre.

De l’avant, Halim déclencha la fermeture, allongé vers la console, sans même attendre de s’installer, et la lourde porte bascula pour se verrouiller sur le corps de l’engin, comme un œuf qui se reforme. Linen vérifia rapidement les huit points de fermeture et l’indicateur de remplissage d’eau. Puis il franchit l’espace des passagers, formé de banquettes en vis-à-vis, pour prendre place à côté de Halim qui s’était maintenant sanglé, l’ombilic d’eau connecté au scaphandre. Il le regardait s’installer, la tête appuyée sur la paroi. Il y eu une minute d’attente ; le reste de la section prenait place dans l’autre navette. Ça ne valait même pas la peine de parler. Ils regardaient haut et loin devant eux, suivant des yeux les trois câbles de carbone-aluminium colorés d’un jaune vif que l’effet de perspective confondait au loin, à l’emplacement du quai de réception. On le devinait, tout là haut, à l’extrémité du bouclier d’eau qui les surplombait avec un angle de 60° vers l’avant. Sous ce ciel rassurant, baissant les yeux, ils distinguaient le fleuve calme de l’Arche qui roulait devant eux sur dix kilomètres de largeur, jetant de ci, de là l’éclat filant d’une passerelle de circulation. Tout était noir et paisible de ce côté-ci du monde : la paroi, l’espace, l’Arche. A dix mètres d’eux pourtant à peine, de l’autre côté du bouclier, le monde baignait dans une féroce lumière.

La voie calme de Alijaian leur parvient enfin.

- On y va ! Halim, vous suivez. Laissez 100 mètres.

L’instant d’après, ils virent le gros œuf de la N6 glisser sur le quai devant eux, et refermer sur les trois câbles ses moteurs électromagnétiques comme des poings au bout de bras courts disposés en étoiles. Il y eut un temps de mise en charge puis la cabine se propulsa vers le haut. Halim attendit cinq secondes et engagea la navette à son tour. Durant les deux minutes du trajet, écrasé sur son siège Linen se représenta brutalement qu’ils allaient risquer leur vie. De là-haut, occupant tout le champ, ils verraient l’immense fleur de plasma, constellée de puissance et mangeuse d’hommes.
Il l’avait déjà fait, il était déjà passé dans la zone irradiée. Ils étaient des milliers à le faire chaque semaine, à l’entraînement. Ils avaient les chefs qu’il fallait, le matériel qu’il fallait. Mais réfugié dans ces coquilles d’eau, dans l’espace balayé par le flux gigantesque de neutrons qui émanait de la corolle, on se sentait comme une mouche prise dans un brasier. Il y avait un état d’esprit à prendre qui à son avis manquait à la formation de motoriste. La moindre fuite dans la cuirasse d’eau et le monstre passait son poing mortel et invisible dans l’habitacle, traversant le corps et bouillant les chairs. On retrouvait les malheureux, aveuglés, délirant, pour ceux à qui il restait un fragment de conscience, les chairs calcinées dans leur scaphandre ballonné par l’injection d’urgence d’eau dans la doublure externe. Linen tata machinalement l’ombilic sur la hanche, qui le reliait à la paroi. Puis il ferma les yeux, rendu par ce geste à la réalité de l’instant. Non, il fallait que l’ombilic serve bien à quelque chose, il le fallait. Il se sentait très bête de ne pouvoir contrôler ses pensées en un moment pareil.

Ils freinaient. Le quai fragile avançait en haut du bouclier et les deux navettes s’engagèrent puis se déboutonnèrent des câbles pour se diriger vers les deux sas. C’était une petite station, destinée au transit vers la corolle et ne pouvant accueillir que deux navettes en entrée. En temps normal, les navettes complétaient ici leur protection puis la station pivotait pour les jeter dans la fournaise. Ils restèrent prudemment ancrés à la zone d'accès, le transpondeur situait leur proie de ce côté là. La N2 flottait dans l’ombre, éjectée au-delà du bouclier par ses propulseurs déclenchés en urgence. Linen souffla, se sentent secrètement lâche et idiot. Mais non, ils n’allaient pas en zone irradiée ! N2 les attendait, dans le noir. Il n’avait rien compris à ce qui les attendait, pire, il ne s’en était pas souvenu, obsédé qu’il était de ce qu’ils allaient découvrir.

En une manœuvre ils prirent une impulsion d’envol et foncèrent vers leur proie, dirigés par les robots de guidage. C’était le moment de grâce qui faisait courir des frissons, à se conformer sans contrôle à l’intelligence pilote de la navette, au sein du vide. Ils tombèrent dessus en file indienne dans les ténèbres

Il n’y avait pas de survivant, comme la dernière fois. L’équipage de la N6 pénétrant en premier affronta l’intérieur dévasté, la vapeur qui s’échappait furieusement de l’habitacle, l’eau bouillante à l’intérieur et la grimace de la mort dans la lumière rouge sur ces corps fauchés par un rayon. Les boites noires seules leur révèleraient ce qui s’était passé. Il fallait maintenant ramener le vaisseau pour son dernier voyage. Quel que soit son état, la navette d’un équipage mort partait avec lui. Elle serait enfouie pour ne laisser paraître que son bord découpé dans un coin du cimetière. L’équipage prendrait place au centre. Dans l’Hexagone Sacré, occupant tout le sixième sud dirigé vers la corolle, 225 coques reposaient avec les corps de deux générations d’équipages.

Les constats faits, on laissa le médecin de la section et un assistant dans le vaisseau mort, le reste de la section rembarqua et la navette se désaccoupla pour prendre place à l’avant. Linen et Halim s’abouchèrent à leur tour au sas et pour y faire passer les autocivières de soin automatique. A défaut de les ramener à la vie, elles les accueilleraient les premières pour leur dernier voyage. Halim lui ordonna de rester aux commandes la navette. Ce n’était pas absolument nécessaire mais Linen n’eut pas le courage de protester. Cinq minutes après Halim revenait à bord et Linen désengagea la navette pour se placer à l’arrière. C’était la troisième fois seulement qu’il pilotait en intervention réelle. Le système d’attelage se verrouilla et les robots accordés des deux navettes déclenchèrent les propulseurs pour convoyer le vaisseau vers la station de transit comme deux brancardiers convoyant un blessé. Ils reprirent les câbles, et redescendirent, toujours enserrant la N2. Alijaian démobilisa la cellule médicale qui attendait pour porter les soins de deuxième niveau à d’éventuels survivants. C’était inutile désormais. Ils se rendaient directement à l’hôpital 0G où on se préparait pour recevoir les corps.

Dépassée la station du départ, le cône tronqué du bouclier se transformait en un vaste disque qui comblait le centre de la corolle moteur, protégeant l’Arche du rayonnement oblique tombant des pétales. Le Mât central, formé de douze immenses tubes cintrés qui transmettaient la poussée de la corolle aux paliers centraux, transperçait en son centre le disque du bouclier. Sur chacune de ces poutres creuses, aboutissait une ligne de câble semblable à celle qu’ils empruntaient. Au point d’ancrage, un sas rond était aménagé pour passer du vide vers l’intérieur pressurisé. Ses bords s’épaississaient en un bourrelet fuselé qui rattrapait le mégatonne de poussée comprimant le tube. L’ensemble faisait penser à un œil. Ils quittèrent leur câble et l’attelage se défit pour permettre à chaque navette de plonger individuellement par la pupille du sas qui les faisait passer en un double battement de ses paupières mobiles vers le milieu intérieur. On était dedans. Après avoir ôté son casque chaque homme d’équipage levait la tête pour pousser le soupir rituel, expirant le souffle vital, que l’on retenait dans le vide, pour le redonner à la précieuse atmosphère.

L’attelage se reforma et ils reprirent les câbles pour franchir les cinq kilomètres qui les amèneraient au Moyeu. Au bout du trajet, un autre œil s’ouvrait qu’ils franchirent à pleine vitesse pour émerger dans un hall torique. D’ici, on passait de la poutre statique au Moyeu en rotation. Le dessus-dessous comme on l’appelait familièrement. Arrivant au centre, ils se situaient en fait au sommet de l’Arche dans laquelle ils pénétraient. Le plafond du tunnel devenait le plancher où on s’enfonçait pour descendre vers la périphérie du Moyeu. Comme Dante Alighieri quittant l’antre infernal sur la hanche de Lucifer, au centre exact de la Terre, pour rejoindre le purgatoire de autre côté du globe, on vivait à cet endroit l’expérience sensorielle intéressante de basculer de verticalité à 180°. Les navettes empruntèrent l’une après l’autre un rail circulaire et se laissèrent attraper les flancs par quatre poteaux carrés encadrant l’ouverture pratiquée dans le plafond qui tournait au dessus de leur tête. Une fois arrimées elles se laissaient glisser en s’aidant des moteur. On ne sentait au départ aucune pesanteur et le jeu quand on était de bonne humeur c’était de se regarder et de s’amuser à ressentir le l’infinitésimal force qui commençait de s’imprimer en soi. Dans le Moyeu on ne ressentait au maximum que le dixième de son poids et en moyenne le vingtième. C’était peu mais suffisant pour augmenter notablement le confort de vie tout en facilitant toute sorte d’industries. Ils se placèrent en marge d’un immense ascenseur dans la cage duquel circulaient des unités fonctionnelles dans leur entier. A quai, la cellule d’urgence médicale les attendait pour prendre en charge les corps et les mener en bas. Dans le bloc équipé on pouvait tenir à 50 sans se gêner, soignant et équipages. Le medchir d’urgence et son équipe les attendait en buvant un thé, tous avec l’air grave et rassit de praticiens expérimentés. Le convoi se défit et les soignants prirent les six corps sur les civières automatiques, accompagné du médecin et de son assistant. Alijaian pris la section pour le remisage des navettes et dit aux deux pilotes : Halim et Linen, vous les suivez. Linen, avant, venez, j’ai à vous parler.

Linen se doutait bien de quoi et redoutait de l’affronter. Au moins, c’était au Capitaine Alijaian qu’il avait à faire ; Linen l’aimait bien, cette femme. Et, pensait-il, c’était réciproque. Linen se disait qu’elle devait l’avoir dans l’œil ; c’était devenue matière à plaisanterie et faisait venir un sourire entendu à toute la chambrée pour le charrier.

- Linen, je passerais vous voir après : toi, sa mère l’Archame Lela et sa soeur Celi, tu veux bien ?

Il acquiesça gravement en baissant les yeux. Pour sur qu’il voulait bien. Mais cela fit remonter l’énorme bouffée de sentiments qu’il s’efforçait de contenir depuis que l’alarme avait sonné. Il se contenait à toute force pour ne pas s’effondrer devant elle. Elle le vit bien et hocha légèrement la tête pour lui reprocher cette coquetterie de mâle.

- Oh, je pleurerais moi aussi avec vous après, et longtemps tu sais ? Tu peux prendre de l’avance si tu veux, vas.

Linen lui adressa un long regard vexé et reconnaissant à la fois, acquiesça à nouveau en retenant son souffle. Elle reprit.

- Linen, ce sera à toi de leur annoncer. Elles sont en bas, tu sais ? Oui, il savait. Elles savent qu’une navette s’est décrochée, mais elles ne savent pas laquelle. Il le savait aussi. Linen, je n’ai pas voulu que tu voies les corps mais… ils sont comme d’habitude, tu sais. Elle repris sa respiration. Il a pris 10 mégawatts.secondes. Je ne voulais pas que tu le voies avant de l’avoir vu moi-même. Je sais ce que vous étiez l’un pour l’autre.

Linen leva la tête.

- Vous avez dit au Pilote Halim de me tenir aux commandes pendant qu’on posait les corps dans les autocivières ?

- Non, ne crois pas ça. Il a pris mon exemple sans que je lui demande, voila tout. Et il a très bien jugé. Tu verras les corps en bas, c’est bien assez tôt et la mission a été menée sans accroc. Elle le regarda. Tu voulais vraiment le voir dedans ?

- J’aurais pu… j’aurais aimé faire les premiers gestes, le placer dans la civière…

- Oui, tu aurais pu. Pardonne-nous d’avoir pris cette décision pour toi. S’il n’y avait pas eu autre chose, tu aurais été en première ligne, mais…

Elle le rassurait dans sa propre incertitude. Il n’avait pas osé protester. En un sens, laisser un pilote aux commandes à l’arrimage se justifiait dans une procédure de sécurité strictement comprise. Mais il aurait du tout de même y aller. S’il avait montré qu’il le voulait, Halim l’aurait pris avec lui. Pour la seconde fois, il se sentait lâche

- …mais j’ai une mission plus importante à te confier. Linen, ces morts sont importantes pour nous.

Elle disait nous, c’était ce nous collectif, la Nation. Elle se reprit.

- Oublie ce nous. Je vais être très franche. Je vais être mise à l’épreuve, tu le sais. J’ai perdu six hommes et c’est de ma faute.

- Capitaine Alijaian, je ne laisserai personne dire cela.

Elle le regarda de ce coup d’œil et ce pincement des lèvres qu’il aimait tant chez elle, cette façon de dire « tu oserais ? » à la fois malicieuse et confiante. Elle reprit son souffle ; il se figura brièvement qu’elle aussi subissait l’épreuve et que la confiance qui lui manifestait était bienvenue.

- Merci, mais je ne te demande pas de militer. C’est de ma faute parce que c’est ainsi. C’est ce qu’on dira et c’est à moi de me défendre. Mais je veux que ça se passe bien avec les familles. C’était ton ami et c’est presque ta famille en bas.

- Pas « presque ». C’est ma famille. La seule que j’ai.

- Oui, pardonne moi, oui. Les autres familles seront informées par moi-même, j’irais les voir personnellement, mais ta famille travaille au H0G. Ils seront peut être sur le quai et apprendront la nouvelle en voyant les corps. Et je ne peux pas descendre maintenant. Elle fit un signe de tête pour désigner le reste de la section qui attendait derrière. C’est à toi de le faire, de toutes les façons, quoique je te dise. Mais je voulais que tu saches que je te confie cela.

Il acquiesça sans un mot et rejoignit la cabine qui s’en alla.

Il s’installa à côté de Halim en collant le haut de son dos contre la cloison. Les microvillosités des deux surfaces s’agrippèrent et le maintinrent fermement. Devant eux, les six sarcophages s’alignaient et autours l’équipe médicale s’affairait comme une poignée d’insectes calmes, s’emparant de restes dont personne ne voulait plus. On injectait de l’air dans la doublure de la tenue pour en chasser toute l’eau et Linen détourna les yeux du spectacle obscène de ces baleineaux échoués qui gonflaient comme pris par la fermentation. Cela ne dura qu’une minute puis les combinaisons retombèrent sur les corps comme des linceuls. Linen contempla cette ultime expiration, les yeux dans le vide, fasciné. Un brusque hoquet de détresse se bloqua dans sa poitrine. Il lui semblait que c’était sa vie à lui s’en allait dans ce dernier souffle mécanique. Tous les instants de son enfance, toutes les courses sur l’océan, toutes les baignades dans le fleuve, toutes les balades sous le soleil. Tous les fluides doux et lumineux qui le baignaient depuis sa naissance fuyaient maintenant par le tuyau de vidange, avec un bruit rauque. Cela ne faisait que trois mois qu’il avait quitté le sol pour rejoindre sa section, et l’Arche lui semblait un monde lointain, une abstraction douloureuse et incompréhensible dans le souvenir.

Il y a trois mois, avec cent cinquante futurs étudiants il sautait du Moyeu en planeur, à 4500 mètres d’altitude, pour fêter leur admission à l'académie des Systèmes Vivants. Comme une volée d’oiseaux migrateurs ils avaient tournoyé, rasant le fuseau solaire en deux longues files en V qui enroulaient une double spirale autour du Moyeu. Pendant dix minutes ils étaient les rois, applaudis au sol par le peuple ravi qui clignait des yeux pour les apercevoir, eux contemplant avec des cris de victoire leur futur domaine. Ils étaient les fils du soleil, couronnés par sa lumière si proche, et fils du vent qui surgissait dans les oreilles quand la pesanteur s’emparait enfin d’eux pour les mener au sol.

Le planeur, Noble Art de l’Arche. Encore fallait il s’y exercer. Lui était pilote depuis ses 16 ans, il était précoce et doué à ces jeux dans l’air. C’est lui qui entraînait Anki et pendant des heures ils se baladaient en copilotage, prenant le Câble interne vers le Moyeu avec leur appareils et en chutant jusqu’à trois fois par 24 h. Mais ce jour, c’était la Déferlante, le chute de toute la promotion en planeur individuel. Il était tout seul dans son appareil fétiche et pouvait en tirer pleinement partie. Il se sentait bien. Gran’tAn se dit Linen, et malgré tout cela, je ne me souviens plus de ce que j’étais à moment là. Est-ce possible ? Il se revoyait de l’extérieur comme au travers d’un carreau poussiéreux, avec un regard presque lassé. Il contemplait le Linen amoureux de tout et de rien, pleinement heureux de vivre qui en rajoutait dans l’ivresse maîtrisée, comme un jeune coq vainqueur, débrayant le système de pilotage pour s’éloigner et se rapprocher de la file impeccable des planeurs qui s’égrenaient dans le ciel avec les acrobaties d’un chien de berger. Aujourd’hui, Anki est mort. Anki qui se précipitait vers lui dès l’atterrissage, dans la Grande Prairie du 120°W, pour « lui mettre sa raclée » parce qu’il avait osé lui couper la route, et les grandes bourrades qu’ils se lançaient en hurlant « Enlil ! Seigneur des vents ! » à tous les vents, en riant comme des perdus. Son frère Anki avec qui il avait grandit depuis ses sept ans, quand ses propres parents avaient disparus. Anki était mort sans lui. Il avait du hurler jusqu’à ce que son cerveau ne coagule quand le brutal échauffement avait mordu sa chair. Anki qui était aussi beau que sa sœur, qui faisait une tête de plus que tout le monde. Anki ne ressemblait plus à rien et plus rien ne ressemblait à rien, et les larmes qui noyaient ses yeux grands ouverts semblaient à Linen une grande miséricorde pour ne plus rien voir.


L’hôpital 0G forme un segment d’anneau étroit courant sur cent mètres autours du Moyeu, légèrement décentré vers l’avant par rapport au mitan du cylindre. Le plancher presque partout laisse apparaître l’épaisseur lumineuse d’eau qui emmaillote le Moyeu et dans laquelle se développent une faune et une flore abondante destinée à la nutrition et à l’industrie. L’appellation d’hôpital tient plus de l’habitude de langage. La majeure partie de l’activité de l’établissement est dirigée vers la surveillance sanitaire des cultures et des parois végétales de l’Arche et l’amélioration de la production biologique. Les soins normaux pour les humains sont administrés en gravité normale, à l’hôpital G0, située sur le sol de l’Arche. Le 0G comprend tout de même deux salles de chirurgies robotisées pour les urgences et depuis le début de l’Accélération, c’est là qu’on accueille les corps des motoristes morts en mission.

Celi dormait depuis peu, d’un sommeil écrasant, quand l’accident se produisit. Elle était éreintée et d’une humeur de dogue en se couchant. Cela faisait un mois qu’elle doutait de ses compétences et que l’on doutait d’elle. Elle ne savait pas si c’était avec raison. Elle ne parvenait pas, malgré ses efforts acharnés, à expliquer ce qui ne se passait pas bien à l’analyse biologique de l’eau des boucliers. Cela faisait cinq fois qu’on envoyait au casse pipe des sondes hors de prix dans les conduits de mesure, jusqu’à ce que le rayonnement ne les tue. A chaque fois c’était sur son instance et tout cela sans obtenir de résultats stables. A chaque fois, cela pouvait être autre chose. On avait essayé de l’aider en examinant ses résultats mais la série statistique restait dans les normales. C’était la séquence de ces incidents qui lui chatouillait l’esprit ; si fort qu’elle gardait la certitude indomptable que quelque chose se passait ; quoi précisément elle l’ignorait, et personne ne comprenait ce que cela pu être. Et ce soir, encore rien, encore rien du tout dans ses filets. Après cinq heure d’analyse des résultats, seule à dépouiller les séries préanalysées et à interroger les Bases de Zo (et pourquoi était elle seule à faire ça, Grant’An ? On aurait du être trois pour le faire !), elle ne voyait rien paraître qui récompensa ses efforts. Elle poussa ses affaires plutôt qu’elle ne les rangea, laissa tous les appareils sur pieds, sous tension et partit dans l’anneau a pesanteur augmentée, qui tournait au bout du couloir, et où il faisait meilleur dormir qu’en apesanteur. Elle n’avait pas volé une bonne nuit de sommeil. Mais ce soir, elle resterait Cassandre dans son antre, et elle en mordit l’oreiller de rage en se couchant.

L’Archame Lela, elle, ne dormait pas. Les mois où ses deux fils étaient en mission, elle ne pouvait pas vraiment dormir quand l’un d’eux était de sortie. Quand elle n’était pas en service à l’hôpital elle connectait son circuit d’analyse personnel d’Arkanews sur la station de diffusion de la Corolle. Les rapports automatiques du H0G étaient diffusés en temps réel, on connaissait la composition de chaque mission.
Demain elle achèverait quinze jours de service à l’hôpital, avant de redescendre dans l’Arche. Elle reposait elle aussi dans l’anneau de pesanteurs à quelques loges de sa fille, finissant une longue nuit d’insomnie rêveuse et inquiète. Au moment même de son affichage, elle vit la note d’alerte signalant le départ immédiat de l’équipe d’urgence, pour le retour de convoyage de navette touchée. Fallait-il attendre de savoir laquelle ? Elle était totalement incapable d’attendre, c’était bien certain. Fallait-il réveiller Celi ? Non, elle est si épuisée ces temps ci. Ses analyses encore, dit elle à mi-voix, et sa propre voix la réveilla tout à fait. Elle irait voir elle-même. En baillant et s’étirant, elle enfila une ample et élégante tenue de circulation que ses enfants lui avait offert pour ses soixante ans, ouvrit la porte en attendant que l’anneau ait achevé sa rotation et sortit dans le couloir quand il se présenta. D’un geste machinal elle leva les bras pour agripper le poignet de sa tenue au petit fil tracteur qui courait le long des murs et parcourir avec sans effort les cinquante mètres qui la séparaient du quai.

Elle attendait ainsi depuis un quart d’heure quand l’unité de soin rejoignit le quai. Elle connaissait bien le taux de mortalité par type d’accident, pour en faire un rapport régulier au Grand Conseil, et un accident qui supposait le convoyage de la navette avait une mortalité proche de cent pour cent. Elle connaissait le code couleur de mission de son fils, si l’épaule des scaphandres était orange, c’était eux et ils étaient morts. Une chance sur cinq. Elle s’était répétée comme un mantra pour s’empêcher de penser vraiment qu’il y avait plus de chance qu’il soit vivant que mort, quand la porte s’ouvrit. Une seconde après le destin tombait sur ses épaules. Ses genoux se dérobèrent, elle était sonnée, les yeux vides, fixée sur la tache de couleur du vêtement ; elle se raccrocha farouchement pour ne pas tomber. Tous faisaient face à la porte, s’attendant à sa présence. Linen se détacha et la pris dans ses bras au moment ou elle se redressait. « Anki est mort » lui murmura-t-il à l’oreille. Ils s’enserrèrent longuement, longuement. Enfin, elle releva la tête, et après un dernier long regard à Linen, elle parcouru seule dans un silence total l’espace vers les corps. Personne ne parlait sauf, à voix basse, les deux soignants qui réglaient la manœuvre afin de sortir les six autocivières. Puis eux même se turent. Les regards seuls, et les visages, parlèrent et se répondirent à l’unisson dans l’émotion partagée. Elle connaissait bien tous les autres équipiers, et stationna devant chacun d’eux, pour tour à tour, rompant le silence d’une voie douce, étrange et solennelle, leur donner l’ultime bénédiction, la première de leur vie d’Immortel dans la mémoire de l’Arche. Ils reposeraient dans l’Arche et vivraient dans Zo. C’était sa mission d’Archame, en cet instant. Et c’était une bénédiction pour elle de pouvoir tendre ainsi sa volonté dans l’accomplissement du culte des morts et d’empêcher de la sorte son esprit d’imploser sous la tristesse. « Ta mémoire sera honorée, Sem. Sem, ton nom sera conservé » ainsi pour chacun d’eux. Devant Anki, sa voix ne se haussa, ni ne changea. Elle rajouta simplement « mon fils » à l’énoncé de son nom. Et pour accompagner ses paroles, elle passait une main tendre sur chacun des casques emprisonnant les chairs meurtries.
Puis elle se plaça à coté de l’autocivière de son fils, et prit sa main gantée. Elle lui faisait faire son dernier voyage, comme elle l’avait aidé à faire son premier, sur le chemin de l’école. Après lui avoir appris tant de chose, elle venait l’aider à accomplir correctement son trajet hors du monde.
Il nous faut tous mourir, mais c’était bien un malheur de son temps que ce fut les parents qui enterrent leurs enfants et non les enfants leurs parents.

Au sein de l’équipe d’urgence, le clan d’Ablay avait une coutume, accordée à ces temps funestes. Chaque fois que l’équipe recueillait un mort, il diffusait sur le canal exceptionnel de son Arkinews l’hymne de la génération dont un membre venait de trépasser. Sur ce canal, Celi avait branchée une écoute automatique, en s’abonnant à diverses sources mentionnant un événement sur le bouclier. Malgré son épuisement, elle n’avait pas omis d’insérer sa bague d’oreille pour la réveiller en cas d’alerte. Le bague lui transmit docilement le signal neural d’éveil puis attendit la réponse cérébrale pour diffuser l’hymne en sourdine. Elle se trouva éveillée, le visage vers le ciel du lit, encore inconsciente du monde et baignée dans cette musique. Elle connaissait bien la seconde mesure pour y avoir mis sa patte avant un Conseil ennuyeux mais solennel où on statuait sur l’Egide de la Génération. Elle s’amusait encore à ce souvenir, quand son esprit prit possession de ce signifiait cette ritournelle diffusée en cet instant à son oreille. Elle remua la tête de droite à gauche, navrée de ces nouveaux morts dont les noms viendraient allonger la Stèle d’Argile. Qui était ce ? Le clan d’Ablay c’était ceux du premier au sixième pétale. Avec Anki et Linen, ils avaient bu à la rigole du fondeur avec eux quand il avait intégré sa section. Ce serait eux qui le recueilleraient aussi s’il leur arrivait malheur, songea-t-elle, et ensemble ils buvaient alors à la santé de cet événement. Elle n’eut plus du tout sommeil. Des morts, encore. Est-ce que ses analyses de l’eau du bouclier pouvaient signifier plus de risques pour les servants motoristes ? Elle respira la fleur de pavot odorante qui poussait à la tête du lit. Mais qui était-ce ? Linen et Anki le lui diraient, ils y étaient. Elle voyait Linen quand ? Dans deux jours. Là, il devait en être à son troisième jour en station d’intervention. Et Anki, avait un jour d’avance. Un jour en sortie, trois jours en sécurité. Aujourd’hui, alors ? Etait-ce aujourd’hui ? A quelle heure terminaient les missions ? Est-ce qu’il y avait une heure ? Elle se retourna d’un bond vers le pied du lit pour palper fébrilement l’écran de l’Arkanews. Elle n’osait pas élever la voix pour utiliser la commande vocale. Les mots ne sortiraient pas. Les écrans glissèrent à toutes vitesse sous ses doigts jusqu’à ce qu’elle parvienne à la composition des missions. Son regard se figea sur le tableau qui défilait, avec les holos des membres d’équipages et sa gorge rendit un son étranglé quand celui d’Anki s’afficha. Elle en était encore à essayer de rassembler ses esprits quand la porte de sa cellule glissa avec un bruit doux. Linen était là, de l’autre côté du lit. Il s’assit sans un mot, lui pris la main et regarda l’écran avec elle.

Lela avait suivit l’équipe vers la salle des Morts. C’était une grande pièce carrée avec des ateliers de soins tout au long des quatre murs. Le centre était occupé par un immense bassin de calcaire, le Stix, un des seuls calcaires de l’Arche ; moitié blanc et moitié noir, cueilli tel quel dans une vulgaire carrière mais vénérable relique terrestre qui avait nécessité un transit à elle toute seule, il y a deux siècles de cela. La pièce était remplit de puissantes fragrances végétales qui faisaient oublier toutes les autres. Avec l’équipe médicale elle déshabilla les cinq hommes et la femme, les lava et les oignit d’huile odorante. Puis on les emmaillota d’écorces, avant de les plonger dans le bitume végétal qui tiédissait dans le grand bassin bicolore. L’Archan Baodar et la délégation du Conseil entrèrent à cet instant où tous finissaient d’apprêter les corps, qui reposaient côte à côte dans des nacelles mortuaires disposées en cercle autours du bassin. Il se dirigea vers sa consoeur pour la serrer longuement. Puis il la prit à bout de bras, le regard à l’affût, tentant de capter ce qui ne s’exprime qu’entre deux regards. Lela l’accepta et ils se firent vraiment face.

- Archame Lela, je perds Anki avec vous.

Et cela suffit à l’âme de Lela.

Linen revenait avec Celi et ils étaient appuyés l’un sur l’autre, un peu titubant. Dans leur malheur, se parlant beaucoup. Ils se rappelaient, déjà. C'est-à-dire qu’il leur revenait des mots et des gestes d’Anki. En même temps qu’ils se soutenaient dans l’émotion, à évoquer ces épisodes du passé, ce qui les paniquait affreusement, c’était de prendre conscience, déjà, qu’il allait falloir désormais se rappeler de qui était Anki, ce qu’il avait fait et comme il était à leur côté. Au lieu de l’avoir devant eux, capable de leur rappeler qui il était, par sa seule présence.

Baodar se tourna vers eux. Il leur tendit les bras, puis se cala familièrement sur l’épaule de Linen.

- Venez, vous deux.

C’était à la fois familier et impérieux. Baodar le prenait sous son aile dans le malheur sans qu’il fût question de refuser. La famille Baodar ne représentait il pas le plus vieil et fidèle compagnonnage de la famille, depuis la fondation de la Nation spatiale ? Baodar était un lunaire comme sa mère.

- Je vous accompagne à la sphère des Oboles. La Capitaine Alijaian nous précédera avec la section.

Puis s’adressant à leur mère :

- Archame Lela, j’ai l’autorisation légale de vous laisser conduire la nacelle mortuaire dès maintenant.

- Non, dit-elle. Nous attendons ici cinq autres familles.

Ils s’assirent pour attendre les parents du Pilote Sem et leur petite fille, ceux de Lie qui copilotait, et sa grande sœur ; les deux frères d’Inoué, le vieil électroquanticien. Tous vinrent dans l’heure, prévenu par l’antenne du Conseil. Il manquait deux personnes encore. Malgré leur malheur respectif, les présents se regardaient dans une appréhension muette en songeant comment recevoir les parents d’Anilen, le nanosoudeur et de sa jeune sœur Quia, dont c’était la première mission. Ils n’avaient plus personne désormais de leur descendance. Et leur mère Liana était trop vieille pour enfanter encore. Baodar vint interrompre cette interrogation en annonçant qu’il ne jugeait pas utile de prévenir Tuan et Liana cette nuit même. Il les conduirait lui-même à la sphère des Oboles quand ils en auraient la force. Et si même ils le souhaitaient, songèrent-ils tous. Exposer un mort à la sphère des Oboles, à l’extrême pointe avant du Mât, c’était le donner au Trajet, et lui donner le Trajet. Comme tous les autres, Anilen et Quia avaient juré solennellement en prenant leur service qu’ils demandaient et acceptaient l’Obole. Mais, le malheur advenu, les parents consentiraient-ils à l’abnégation symbolique de les conduire eux même là bas ? Donneraient ils de plein gré la chair de leur chair à ce Trajet qui les sacrifiait à ses appétits?



*
**

Quelqu’un nous attend-il quelque part ? Sommes-nous maître de notre destin ou ne sommes-nous que des esclaves fouettés par les Maître du Temps ?

Les mots étaient connus, la voix aussi. Les loges étaient pleines pour le débat mensuel, et quelques passants étaient accoudés aux balustrades autours de l’immense arène. Au centre, haut dans les airs, le buste de l’orateur s’affichait en relief dans le cylindre de plasma. Sur sa surface lumineuse une rafale de vent un peu plus forte que les autres faisait courir des ridules tremblantes, par moment.

L’orateur Innatus reprit.

Dans trois mois, le Conseil statuera sur le cycle de propulsion de la décennie 50-59. Si rien n’est fait, notre jeunesse payera à nouveau le prix du sang. Quels sont nos droits à condamner nos enfants ? Sont-ils coupables de quelques crimes ? N’avons nous pas plutôt le devoir de leur éviter à tout prix par de sages décisions une mort inutile ? Le cycle actuel a accumulé comme jamais les morts. Hier encore, une navette a été fauchée. C’est un constat que personne ne peut contester à présent : maintenir la pleine puissance condamne les servants motoristes à un sort effroyable. Sort qui pourrait être évité si seulement nous prenions cette décision, si simple, si évidente et que notre groupe réclame avec tant d’insistance et si peu de succès depuis tant de temps, de diminuer la puissance de la Corolle.

Il y eu des applaudissements nourris. Certains élevèrent la voix et il y deux demandes de paroles rejetées par l’Archologus temporaire, maître des débats.

Citoyens de l’Arche, la bravoure inutile n’est que témérité. L’effort ne se conçoit que si le but paye le prix consenti. Tant d’entre vous ont servi fidèlement comme motoriste, tant d’entre vous ont frôlé la mort sans jamais refuser le service que personne ne pourra soupçonner l’Assemblée de mollesse. Quand au but, quel est-il pour consentir un tel prix ? Le respect irraisonné du Trajet de l’Arche est le seul but invoqué par les jusqu’au-boutistes de la propulsion qui condamnent notre jeunesse et sont prêts à la sacrifier à nouveau. Devons nous le tolérer ?

Celi se tourna vers sa mère pour dire sa pensée. Elle était grande, musclée, sauvage comme son frère. Pour certaine chose, c’était une fille très méticuleuse et réfléchie, allant jusqu’au bout des choses avec une volonté inébranlable. Mais pour son opinion, c’était parfois la première qui passait. Elle savait comme le sujet était sensible et concernait de près sa mère qui avait plusieurs fois prise la parole il y a dix ans pour prôner la solution qui était aujourd’hui sur la sellette. Mais elles venaient d’enterrer Anki ! Certes ça ne changerait pas l’opinion de sa mère. Personne ne pouvait douter que fait de devoir en payer la première le prix eut pu modifier en rien la décision à laquelle elle avait participé et son crédit était très fort comme Conseillère. Personne ne remettait en cause son titre d’Archame par laquelle on la désignait comme dépositaires des valeurs symboliques de l’Arche. Mais malgré la hauteur de vue qu’elle connaissait chez sa mère, le doute l’avait rendue friable aux arguments d’Inatus. Elle ne pouvait nier que l’Orateur Inatus avaient de bonne raison de parler ainsi. Sa mère répondit d’un mot bref à son interrogation encore muette.

- Oui, je sais, ma fille, mais écoute donc la suite.

Elle connaissait l’argumentaire d’Innatus par cœur, l’aillant discuté point par point avec lui pendant des heures. Il n’était jamais parvenu à la convaincre et le savait.

Inatus avait marqué une pause puis il repris.

- Certes, nous devrons supporter un cycle de propulsion supplémentaire.

- Nous y voilà, dit-elle simplement à sa fille.

- Mais les progrès apportés à la propulsion ne peuvent que progresser et nous devons réserver le temps de notre affrontement avec les dangers de la Corolle quand nous seront prêts, et prêts nous le sommes de plus en plus tous les jours, ce n’est pas un parti quiescent que je représente ici ! Nous nous sommes suffisamment fait traiter de quiescents, pour ne plus le tolérer maintenant, car c’est une vaine dérobade. Nous sommes du parti de la sagesse dans l’élan, pour que l’Arche reste une nation heureuse. Notre Océan ne récupérera que dans dix ans l’eau du bouclier qui nous protège des neutrons, voila tout ce que nous perdons ! Serait-ce au prix de quelques mètres d’eau, certes bénéfiques, que l’on décime ainsi notre jeunesse ?

L’orateur obtint quelque rires et pu alors conclure.

Mais je pense qu’il est inutile de poursuivre, le camp de la sagesse c’est agrandit et je pense qu’il ne rencontrera plus d’adversaire. Lorsque nous réclamons, que nous exigeons oui ! que la sagesse l’emporte sur l’emportement c’est toute l’Arche qui le réclame !

Et disant cela l’orateur c’était pourtant emporté. Il est vrai que ça avait son effet sur la foule et dans les têtes. La popularité d’Inatus était chaque jour plus florissante, on ne pouvait pas le nier. Le gong sonna la fin des débats. Lela secoua la tête. Innatus était doué pour cela aussi. S’exprimer en fin de séance, bénéficier au maximum de l’effet conclusif et balayant ceux qui l’avaient précédé dans le débat sans risquer lui-même d’être contredit publiquement. Minable, se dit elle. Elles rentrèrent préparer le séjour à recevoir les invités de ce soir, comme c’était de coutume après le Débat.

Seulement voilà, Celi, repris Lela sur le trajet pour faire suite aux propos d’Inatus : il faut un cycle d’accélération supplémentaire, d’au moins dix ans dans la simulation qu’il propose. Oh, ils ont bien travaillé et ça semble tenir debout. Ils tablent pour une mortalité décroissante, bien sûr. Il n’y a rien à y opposer sinon que ça n’a jamais diminué que de 10% en quarante ans, exprima t’elle avec un ironie triste. Dire qu’on parviendra à mieux c’est faire un pari hasardeux. Mais admettons, de toute façon on se bat pour. Tiens, laissons la foule prendre d’assaut les navettes, on va par là, je voudrais finir ma commande au traiteur avant de rentrer. J’inviterais bien sa fille, Nelli, vous vous entendez bien, maintenant, oui ?

- Oui, oui maman, c’était une stupide histoire d’homme entre nous, on s’est expliqué.


Lela regarda sa fille, un peu estomaquée et admirative devant sa franchise.

- Eh bien, c’est dit ! Allons voir Nelli et ce vieux bonhomme d’Arno.

Elles regardaient autours d’elles les rues de Kaluga à nouveau se remplir. Il y avait un flux de passants plutôt fêtards vers le centre de la cité et une autre plus calme vers l’une des six branches de Kaluga, vers une station du câble Ew qui fait le tour de l’Arche. Les uns sortaient les autres rentraient chez eux. Elles prirent le chemin du centre ville.

Lela avait enveloppé le bras de sa fille sous le sien, et elle la regardait souvent en s’exprimant, attentive est ce qu’elle suive son propos.

En attendant que l’on parvienne réellement : réellement ! Pas en rêve, à diminuer la mortalité sur la Corolle, il nous faut avant tout limiter les incursions derrière le bouclier. Et c’est quand la Corolle fusionne que l’on s’aventure le moins derrière. Il vaut mieux pousser à fond, laisser vieillir et ne pas réparer un moteur jusqu’à la rupture en perdant un peu de puissance que de s’arrêter plus souvent et fonctionner à mi-puissance. Car la chose qu’il refuse de voir c’est que c’est que la mi-puissance nous oblige au même cycle d’entretien que la pleine puissance. Les PSI s’usent de la même manière car le matelas plasma à la même densité et la même température de 20 000 K pour jouer son rôle protecteur. Or c’est autant à l’entretien qu’à la propulsion que les accidents se produisent. C’est juste… juste un peu moins… terrifiant que le feu qui a tué Anki. Ce sont des décompensations résiduelles de PSI, des accidents de câble, des pertes de propulsion suivies de chocs. Qu’est ce qu’on a eu encore ? Des défauts d’étanchéité dans certaines structures aussi. Ce sont des morts moins… tapageuses mais tout aussi réelles, je t’assure. Et il y a énormément plus de blessés également. Si on ne table que sur le chiffre des morts il y en a plus en propulsion, c’est vrai, mais quand on prend tout en compte, c’est l’entretien qui nous occasionne le plus de maux. Les décompensations de PSI ne se déroulent par définition qu’à l’entretien, quand on peut circuler sur les potences superirradiantes. Ce n’est pas toujours mortel, en tout cas pas à court terme, mais c’est mal terrible et on ne sait pas bien le soigner. Je tente de le faire à l’hôpital, je suis la première à le mesurer. Et de fait j’ai plus de travail en phase d’entretien qu’en propulsion.

Elle repris son souffle.

Ils ont proposés évidemment de ne faire fonctionner qu’un moteur sur deux. C’est une solution qu’il fallait de nouveau analyser à fond, c’est vrai. Cela fait partie des schémas orthodoxes de propulsion, après tout. Mais dans toutes les géométries d’allumage, si on descend seulement de moitié, il faut maintenir la superirradiance des potences hors fusion presque à fond, sinon elles s’évaporent sous la puissance corolles allumées environnantes. Le nanofluide des potences est un matériau qui fonctionne à son rythme propre, de toute façon c’est difficilement réglable et rien n’indique que ça cause moins d’avarie. Il circule ou pas. Si on veut mettre réellement au repos certain moteurs, par roulement, et diminuer la fréquence d’entretien, il faut descendre au cinquième de la puissance ! Un demi-siècle de propulsion supplémentaire ! Il ne le dit pas, cela.

Nous avons fait une analyse rigoureuse des causes de mortalités et de blessures et de toutes les possibilités raisonnablement offertes à l’avenir de les faire diminuer. Et dans toutes les simulations, toutes, Celi, il vaut mieux continuer l’Accélération au rythme actuel si on veut épargner les servants motoristes. Inatus se base sur la fausse certitude que l’avenir lui donnera le joker que nous n’avons pas eu dans le passé. Il se base sur sa chance, pas sur l’analyse des causes. C’est d’ailleurs en pariant sur la chance qu’il rencontre le désir des foules.

Elle regarda plus à fond Celi.

Et il est encore comme ça en privé, simplement là il y est mis à nu. Nous avons pris des heures à décortiquer ensemble la meilleure alternative, et je t’assure que ce n’est pas un client facile. Je préfère tout plutôt que de recommencer les débats avec lui tant sa mauvaise fois est systématique. Il est inadmissible Celi, qu’un Conseiller se conduise de la sorte pour la seule volonté d’emmagasiner une vaine popularité, qui viendra à coup sûr des tribunes, s’il prend la peine de déformer nos arguments pour mieux les descendre. Comme si j’avais risqué la vie d’Anki pour, pour… mais quoi, au juste ? Par un amour immodérée pour une vitesse. A-t-il perdu la tête ? Pour une vitesse ? Le Rien pour nous, ne le sait il pas !

Un court silence s’établie entre elles. Celi regarda sa mère, puis à nouveau devant elle, songeuse.

- Ce que tu dis, c’est qu’il n’y a rien à faire, alors ? Juste enterrer nos morts et se résigner ?

Lela pris une forte inspiration et l’expira. Elle pressa sa main sur le bras de sa fille, comme pour assurer ses dires.

Il y a déjà quinze mille personnes sur la Corolle, l’Arche ne peut en consacrer plus et cela ferait de toutes façons plus de morts. C’est d’un effort de recherche que nous aurions besoin, et nous ne sommes tout simplement pas capable de le fournir. C’est cela qui nous manque. Je sais pourtant comme tu y travailles dur !

Celi voulu protester. Ce quelle faisait n’avait que peu de rapport avec la protection des servants.

Toutes les recherches, Celi, l’Arche est un grand Tout et c’est en cherchant de toute part que l’on trouvera la solution pour mieux nous protéger.

Lela tenta de lui expliquer en quoi. Elles avaient parcouru une centaine de mètres sur le plancher des rues, jusqu’à une boutique basse renfoncée au fond d’une terrasse en forme de serrure, ouvrant sur la rue par un porche élancé couvert de glycine, marqué l’Arno. Le restaurant disposait d’un grand atelier derrière. Midi et soir, c’était une ruche bruissante servant des centaines de repas, une partie partait à domicile en ville ou dans les postes de travail. L’archonaute a un domicile de droit en deux endroits sur l’Arche. En deux endroit, deux seulement et heureusement se dit Arno. L’appart à Kaluga, la maison sur l’hexa, voila le lot commun. Pour habiter en plus d’endroit il faut l’autorisation du Conseil, et il ne l’accorde jamais. Les autres traiteurs ne livraient qu’en ville ; l’Arno consentait à livrer chacun des trois milles bâtiment qui s’égrenaient le long du câble longeant l’Eufrat, le fleuve central, et contre un petit supplément, chacun des deux milles autres répartis plus au Nord et plus au Sud. Il s’étira d’aise. La musique qui l’environnait faisait courir sur sa peau toutes sortes de picotements agréables.

Arno écoutait une bande de jeunes musiciens qui voulaient louer ici leur service. Il les jugeait doué, mais quel genre se donnent-ils ? Quel genre plairait à ma clientèle ? Il plissa des yeux pour deviner la dizaine de tablées qui se réjouissaient sur sa terrasse. Surtout des jeunes couples, décida t’il d’un coup d’œil. Je suis trop dans mes cuisine, se dit il, je ne sais même pas qui vient chez moi. Le regard encore sur la salle, il vit s’avancer Lela et sa fille, la première penchée sur la seconde, et argumentant d’importance. Ah, voici venir du beau monde. Les yeux rieurs il s’avança vers elles, leur fit l’accolade comme il faut, et les regarda de son grand regard cordial, un peu en coin, un peu grave du deuil qu’elles vivaient mais gai avant tout et plein de réconfort.

- Archame Lela, Celi, Ah, ah voyez donc ! Eh ! Quel plaisir de vous voir parmi nous. Mais vous semblez fort en verve, dites-moi. Tenez, puisque je vous tiens de la sorte, venez me donner votre avis sur ces jeunes musiciens. J’ai besoin d’un avis d’esthète, dit-il en pointant l’index vers le haut.

- Nous venions vous voir pour des choses à peine plus sérieuses, la réception de ce soir, répondit Lela, alors soit, montrez nous d’abord ces prodiges, vous êtes maître chez vous. Est-ce qu’ils ont trouvé un Son et qu’ils chantent bien, d’abord ?

- Je le pense, je le pense... Ils sont dans la bulle de son, venez.

- Vous avez une bulle de son ? Voyez vous ça.

- Oh, c’est une cession temporaire de l’atelier d’El, je pense la rendre le mois prochain. Très efficace, en tout cas. Entrez, ils s’appellent « Osmose ».

Et ce disant, il les fit le précéder sous un portique connectée à une structure légère et conductrice, de forme cubique. Des montants conducteurs naissait un mur de plasma luminescent, excité en phase pour produire le train d’interférences exactement nécessaire à l’annulation toute onde sonore voulant traverser sa frontière. Le volume circonscrit était rendu étanche à tout bruit venant du dehors vers le dedans comme du dedans vers le dehors. Et de l’intérieur, dans cette pièce évanescente, le son pouvait provenir de n’importe quel point de la surface, excitable à volonté, sur n’importe quel mode.

Une oppression sourde les saisit en traversant la frontière plasma puis les notes éthérées de l’orchestre qui jouait depuis quelques minutes les enveloppèrent dans leurs replis. Elles se sentirent soudain comme faisant face à une immensité étrange et familière, extraordinairement lointaine et proche à la fois, fêtées par un espace soyeux, caressant, ami. Un chant amoureux. Les trois garçons au fond, se tenait en cercle, debout jambe écartées, la tête un peu en arrière et les bras demi-croisés tenus légèrement en avant d’eux, chaque mains posée un peu avant le creux du coude et courant sur l’avant bras. Ils jouaient chacun leur partie, concentrés, les doigts s’activant sur le brassard sensitif, qui se jouait du coude au poignet, et sur tous le tour du bras, comme un piano cylindrique.

Pour la première fois depuis deux mois Lela retrouvait la sensation autrefois courante d’une joie paisible monter en elle. La mise en suspens délicieuse et impérieuse de tous ses soucis en une note pure et rassurante, pleine de bienveillante. Comme cela faisait du bien. Elle sentie son visage et ses épaules se détendre, passa ses deux mains sur son visage et soupira d’aise. Elle regarda Arno et lui adressa un beau sourire.

- Ils sont très bien, très bien. Si vous saviez, vous me faite un beau cadeau avec ça.

Arno acquiesça avec grâce et ils écoutèrent ainsi trois mouvements s’enchaîner ; les musiciens s’interrompirent pour recueillir les bravos de leurs trois spectateurs. Oui, on les prenait. Et on allait fêter ça. Ils les laissèrent ranger les instruments pour sortir de la bulle.

Lela songeait, car la politique ne pouvait jamais vraiment la quitter, qu’il était important que l’Espace soit ainsi magnifié par la jeunesse. C’est une bonne chose pour le Trajet que d’elle même elle fasse ressentir que ces immensités vides tout autours d’eux, à trois mois-lumière de la Terre, leur faisaient fête. Ce sont des sirènes, vos garçons, dit-elle en conclusion, après avoir exprimée sa pensée à Arno. Et nous avons bien besoin de sirènes pour charmer les voyageurs, ajouta t-elle gravement… Voyez, nous sommes comme Ulysse, bien arrimés au Mât, reprit-elle avec un petit rire, nous ne risquons rien à écouter la romance des cieux augustes. Par contre, j’entends sur le pont des oiseaux de mauvais augure qui nous demandent de descendre les voiles… Elle soupira. Mais allez, dit elle en captant d’un regard sa mine dépitée, je ne vais pas recommencer avec la politique. Conduisez nous plutôt au buffet, je voudrais choisir quelque chose de bon pour ce soir.

Ils passèrent dans le vaste atelier jaune crème, d’où provenait le tiers de la production alimentaire de l’Arche. Celi eu un regard professionnel pour le digesteur ventru, tout couvert de mousse et de lichen qui trônait au centre. Intéressant ce vert de surface, se dit elle, sans trop savoir pourquoi. Tous les digesteurs pilotes qu’on utilisait dans le laboratoire de biologie étaient absolument lisse et propre, comme tout, dans l’industrie du Moyeu. Ce ventre à microbe là avait quelque chose d’autre qui le rendait à la fois majestueux et vénérable. Depuis un siècle il fonctionnait sans discontinuer et la flore qui poussait dessus faisait partie, disait on, des secrets de sa longévité. Sortant du sol, deux grosses pipes recourbées l’alimentaient d’une flore océanique mélangée qui proliféraient sous le sol de la ville, dans une épaisseur d’eau libre et soyeuse, d’un bleu vert changeant sous le vive éclairage, qui miroitait dans les immenses contreforts de flottaison de Kaluga. En étoile autours du mammouth qui semblait fouailler le sol de ses défenses de métal, un encombrement fantasque de tubulures et de carters fractionnait l’algue brute qui fermentait dans sa panse en diverses pâtes nutritives et aromatiques. La farine de l’Arche. Au fond à droite on apercevait le quai de déchargement où s’entassaient les fruits et légumes de la campagne de récolte. On était en juillet et sur près de cinquante mètre s’accumulaient des cageots de mangues, de pommes mélisses, de raisin Sental, et de concombres épicés. C’est là qu’Arno et d’autres traiteurs venaient s’alimenter en produits bruts pour leur commerce. Dans le coin réfrigéré commun, il avait son entrepôt buffet.

- Alors, frais du jour, j’ai ces tartes en mousses d’œuf à la groseille, je vous les conseille.

Celi vit un mouvement dans l’entrepôt vide en ce dimanche. Elle laissa sa mère négocier avec Arno. Toutes ces histoires de tablée de toute façon l’assommaient. Elle se sentait curieuse. Cet atelier l’attirait, il était intéressant. Elle connaissait presque toutes les machines mais elle avait besoin de les revoir de plus près. Elle fit le tour à pas lent, pour finir par croiser l’homme qu’elle avait vu bougé, agenouillé derrière la roue du tracteur pneumatique, semblant s’intéresser de près à la calandre. Curieusement, il portait la tunique serrée d’assistant conseiller.

- Des soucis ? demanda aimablement Celi.

L’autre sursauta – fit semblant de sursauter, pensa Celi – pour se tourner à demi vers elle, s’efforçant de garder un air dégagé.

- Non, non, je voulais prendre un tracteur afin d’emporter quelque commande, mais celui-ci n’est pas en service dirait on.

- Il y en a un autre là bas, dit elle en lui montrant un de ces engin au trois quart caché par les appareils de la chaîne de distillation qui se dirigeait vers les buffets, à l’autre bout de l’entrepôt. Mais Arno ou un des équipiers se charge normalement de livrer les câbles, vous savez.

- Mais oui, ah mais parfaitement, et c’est bien normal n’est ce pas, on paye après tout. Eh bien, je n’oublierais pas de lui demander de nous livrer quand je ferais ma commande. Voila, au revoir mademoiselle, au plaisir.

Il laissa Celi interloquée et s’éclipsa par la porte qui donnait sur les quais de l’entrepôt. Elle aurait voulu lui faire remarquer que ce n’était pas par là qu’il trouverait le buffet pour effectuer les commandes, mais elle se rendit bien compte avant d’ouvrir la bouche que ce n’était certainement pas par là qu’il voulait se rendre. Que faisait il ici, alors ? Et qu’avait elle fait pour qui s’enfuit ?

Quand elle revint à son point de départ, Arno avait fini d’arrimer le conteneur de victuaille sur le tracteur pneumatique.

- Bon puisque vous ne désirez décidemment pas être livrées, venez au moins, dit-il, je vous amène aux nacelles. Mais je vous assure que j’en avais le temps, vous savez. Ou j’aurais demandé à Nidek de le faire.
- Allez, c’est dit conduisez nous aux navettes. Nous livrer ? Pensez vous ! Nous ne sommes pas impotente au point de ne pas savoir transbahuter quelques cagettes par les câbles jusqu’à chez nous.
- Quelques denrées ? Il y a au moins soixante kilo là dedans.
- Eh bien nous les porterons en plusieurs fois ! Allez ne vous faite pas de soucis, conduisez nous au câble ce sera bien.

Elles s’assirent sur les banquettes latérales et l’engin démarra silencieusement pour se diriger vers la passerelle qui rejoignait le continent. Pour le Débat, l’île-cité de Kaluga c’était amarrée, encastrant son hexagone à ceux de la côte, afin de permettre à tous de venir. Demain, d’une imperceptible poussée de sa jupe MHD, la plateforme reprendrait le courant océanique au milieu du chenal, pour s’abandonner à nouveau à la très lent dérive qui la menait dans une trajectoire Est-Ouest d’un bout à l’autre de l’Arche au cours de l’année. La station de câble était située sur l’énorme jupe gonflable qui faisait le tour de l’hexagone, et quant on était un hauteur comme dans une cabine suspendue à six mètre de hauteur, on sentait très légèrement aller et venir le roulis marin.

Les câbles étaient vide et la plupart des navettes étaient revenue vers leur point de départ après avoir conduit la foule dans ses foyers. Une rampe d’accès très raide montait en colimaçon à la station. Arrivé sur la haute plate forme Arno, descendit pour accoler les cubes de deux cabines qu’il positionna ensuite sur le tri-câble. D’une pression, il fit descendre les siège dans la première pour en faire une cabine voyageurs et plaça le conteneur sur le plateau de la seconde. Lela et sa fille s’installèrent, on se dit au revoir et les portes se refermèrent doucement.

L’afficheur marquait « Cabine, 90 Ouest ».

- Tiens, je ne sais plus si ça marche comme cela, dit Celi. « Cabine, antipode ».

Un point s’alluma sur la carte, marquant la destination « 90 Est ».

- Bien sûr, que ça marche, lui dit Lela, les yeux plissés vers le ciel.

Elle avait levé la tête très haut pour regarder au zénith, machinalement. La maison se trouvant précisément aux antipodes, elle était cachée par le fuseau solaire qui éclatait de lumière dans le ciel bleuté.

- Maman, tu t’uses les yeux, dit Celi sur un ton de reproche.

Lela mit un moment avant de détacher ses yeux du ciel, fixant le point le plus haut du regard puis elle baissa la tête pour regarder sa fille, sans la regarder, l’air absorbé par ce qu’elle avait vu. Elle lâcha comme pour elle-même.

- Non, ce n’est sans doute rien. Nous verrons plus loin.

- Qu’as tu vu ? dit Celi en scrutant l’Arche son tour.

Le paysage s’élevait par-dessus l’horizon comme ferait une immense route de verdure par-dessus une colline qui n’en finirait pas de monter, jusqu’à revenir par-dessus les têtes, à dix kilomètres de hauteur. Depuis le haut, de ces antipodes bleutés, l’océan plaquait son eau scintillante à la surface du monde pour venir vers elles.

- Je ne vois rien, finit elle par dire.

- J’ai cru voir, dit Lela… Non, nous verrons plus loin. « Cabine, départ »

Les bras mécanique qui les reliaient au câble se replièrent pour amener les deux cabines accolées à dix mètre de hauteur. Puis ils les poings électromagnétique qui entourait le câble se mirent en lévitation et les moteur linéaires qu’ils contenaient se mirent en marche. On démarrait sans bruit.

Celi regardait le paysage défiler. Elles quittaient la bordure méditerranéenne, la campagne bruissait d’une vie estivale gorgée de soleil. Un vent léger, marin, rafraichissait l’atmosphère et grant’an, qu’il faisait bon goûter cette brise sur sa peau nue, à l’ombre de la cabine. Il y avait cent quatre vingt degrés à parcourir vers l’Ouest, pour aboutir à la savane inondée de l’hexagone aux Buffles où se dressait leur maison. Le trajet était maintenant noyé dans la verdure, on voyait à peine au dessus des arbres. Le câble longeait le chapelet de lac qui ponctuait le cours de l’Eufrate dans la zone tempérée humide, et faisait de larges courbes pour en suivre les rivages. A travers la vue dégagée que lui donnait le lac, à un kilomètre de distance, elle vit une autre cabine qui les suivait. Mais elle n’eut pas le loisir de bien réfléchir de qui il pouvait bien s’agir.

- Celi, regarde.

Lela pointait un doigt vers l’hexagone où elles habitaient. De fins traits de fumée blanche et grise s’échappaient d’une zone noircie en forme de faucille dont les bords crépitant surlignaient le vert sombre des rizières.

Celi regarda sans comprendre

- Mais qu’est ce que c’est ?

Jamais elle n’avait vu une chose pareille. Lela si, mais il y a si longtemps.

- Le feu. Un incendie. « Cabine, vitesse maximum ».

La cabine s’inclina fortement pendant une dizaine de seconde sous l’effet de l’accélération et le compteur de vitesse grimpa jusqu’à cent kilomètres par heure.

Celi songeait maintenant à l’incendie, Lela déjà à peine. Le feu la préoccupait moins que sa cause possible.

Celi colla son œil sur le projecteur optique découpé sur son bracelet et tourna la bague de l’objectif en direction du foyer pour tenter de distinguer quelque chose dans l’image agrandit qui se projetait sur sa rétine. Elle eut enfin le spectacle agrandit des collines boisée qui entouraient les rizières.

- Ca brûle, Grant’An… C’est bien du feu. Elle se frotta le front d’incrédulité puis recolla son œil. Après une minute d’examen studieux, elle décolla son regard, pris le temps de la réflexion et déclara : y a au moins deux cent kilogrammes par seconde qui s’en vont en fumée. Maman, c’est une catastrophe !
- Oui ? Eh bien ma foi, par El, ce n’est que le troisième que je vois une telle chose dans l’Arche, mais ces choses là arrivent.

Le feu dans l’Arche, en soi ce n’était pas grave. Mais c’était si rare. Les deux dernière fois qu’il y avait eu un feu dans l’Arche cela avait semblé à posteriori annoncer des événements si terribles... Lela se morigéna intérieurement, à s’inquiéter de la sorte. Tu es stupide. Superstition.

En arrivant à la tente arctique, elles perdirent un moment la vue de l’incendie. Celli referma les larges fenêtres de l’habitacle et on passa dans un tunnel transparent, aux parois membraneuses, qui isolait des calories transportées par le vent la grande réserve froide contenu dans la tente.

*
**

Marcher n’était pas le fort de Linen, et le secteur des Scorpions était assez peu engageant. De temps en temps, les lions égarés s’aventuraient dans la solitude aride, attirés par la rumeur de vie qu’on entendait de l’autre coté, pour s’en retourner ensuite dépités. Cela devait faire des années que personne ne s’aventurait par là. Il aurait du prévenir les écologues de l’hexa. Devant lui l’immense dais climatique, cambré vers lui sous la force du vent élevait sa fine étoffe au dessus des têtes. En ce moment même, une averse d’été battait son flanc pentu, tourné vers le ciel, pour ruisseler en large nappe vers la zone pluviale. Linen contemplait la lumière crue tombant du fuseau solaire à travers le voile changeant des eaux cataractant sur la surface transparente. Le pied du velum marquait la longitude Zéro, origine des coordonnées et c’était bien le point le plus désert de l’Arche. Des yeux et des oreilles, il cherchait les Jumeaux, deux tunnels qui régulaient les échanges entre la zone humide et la zone sèche. Par grand ensoleillement, la surface caillouteuse du désert grimpait plus vite en température que le couvert et le sol gorgé d’eau de la zone pluviale. Le soir, à l’inverse, il se refroidissait plus vite. Un vide dépressionnaire alternait d’un côté ou de l’autre, que l’appel d’air à travers des Jumeaux permettait de combler. A l’intérieur des conduits régnait un ouragan permanent dont le grondement s’entendait de loin. Le premier des Jumeaux s’enfonçait sous le sol des hexas, s’évasait sous les ballasts pour se ramifier en un vaste échangeur de chaleur flottant à la surface des eaux sombres de l’océan. Ce circuit conduisait l’air humide de la zone pluviale vers le désert. La fraîcheur de l’océan abaissait la température de l’air et l’humidité se condensait dans les conduits pour arriver asséchée dans le désert. Dans l’autre tunnel jumeau, le courant d’air sec venu du désert léchait simplement la surface de l’eau et se chargeait d’humidité avant de déboucher dans la zone pluviale.



Message LokiLeFourbe le 19 Mars 2009 03:05

ça manque de dragons Image



Message Gilgamesh Moderator le 19 Mars 2009 11:34

N'oublies pas que l'Arche est un être vivant et que c'est PLUS GROS qu'un dragon 8)



Message lambda0 le 23 Mars 2009 13:04

Faudra penser à une version en cunéiforme gravée sur tablettes d'argiles :wink:
Mais en ces lointains temps futurs, le royaume des morts n'a-t-il pas été conquis ?



Message Gilgamesh Moderator le 23 Mars 2009 21:04

Salut,

bon j'éditerais sans prévenir le premier message, je suis ouvert à toute critique, même vexante, on est en petit comité.

Si j'arrive déjà à le mettre sur tablette électronique je serais content :-D . Lambda effectivement, je ne fais pas le paris que la mort sera vaincu, je préfère justement commencer par la mise à l'épreuve de la mort. Je me place dans l'hypothèse que la phase de propulsion ce serait un peu "leur guerre à eux" et que ça pourra avoir des conséquences.

a+



Message LokiLeFourbe le 09 Avril 2009 01:00

Bof, le truc s=cool ce serait la contamination de l'arche par un virus de la mort, façon résident evil, un combat sanglant pour la survie.
Un dernier groupe d'humains survivants réussissant à faire demi tour dans l'espoir de chercher la salvation grâce à la terre mère, sans imaginer qu'ils vont la contaminer et la ravager :shock:



Message Gilgamesh Moderator le 10 Avril 2009 23:05

Ah je suis pas vraiment parti aussi loin sur le ton du roman catastrophe :wink:

Non, non, à la base c'est une histoire "normale" dans un monde "normal", au moins du point de vue humain. Le but étant d'imaginer déjà quelle genre de normalité dans les rapport pourrait convenir à un tel trajet, ici face à l'épreuve.

a+




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